Sarah Legrain

Publié le 4 octobre 2022
4 octobre 2022

Censure : quand les oligarques façonnent les imaginaires

Ma question écrite

Mme Sarah Legrain inter­roge Mme la ministre de la culture sur la sus­pen­sion de la publi­ca­tion du livre de Guillaume Meu­rice et Natha­lie Gen­drot par le groupe Edi­tis. Le Fin Mot de l’his­toire de France en 200 expres­sions devait sor­tir le 29 sep­tembre 2022 aux édi­tions Le Robert, pro­prié­té du groupe Edi­tis, dont la mai­son mère Viven­di a pour pre­mier action­naire Vincent Bolloré.

L’ar­gu­ment avan­cé pour jus­ti­fier cette sus­pen­sion ? Cer­tains pas­sages du livre seraient sus­cep­tibles de don­ner lieu à conten­tieux. En cause notam­ment ces mots « Faire long feu : Expres­sion rem­pla­cée aujourd’­hui par : révé­ler sur Canal+ les mal­ver­sa­tions de Vincent Bol­lo­ré ». S’il est com­pré­hen­sible qu’E­di­tis ne veuille pas prendre de risques de pour­suites judi­ciaires, il semble pour le moins sur­pre­nant que cette crainte concerne son prin­ci­pal action­naire en per­sonne ! La défi­ni­tion de Guillaume Meu­rice mise en cause serait-elle iro­ni­que­ment pré­mo­ni­toire ? L’ex­pres­sion « Faire long feu » s’ap­pli­que­rait elle à la défi­ni­tion « cher­cher à publier un livre qui se moque de Bol­lo­ré chez un édi­teur pos­sé­dé par Bol­lo­ré » ? Mais chez Bol­lo­ré, cen­sure, caviar­dage, inti­mi­da­tions ne sont pas l’a­pa­nage de l’édition.

L’au­dio­vi­suel n’est pas en reste ! Ain­si la défi­ni­tion de « faire long feu » semble aus­si s’ap­pli­quer aux humo­ristes et jour­na­listes de la télé­vi­sion qui ont l’au­dace de se moquer du patron : on se sou­vient du sort mal­heu­reux du chro­ni­queur Sébas­tien Thoen licen­cié de Canal + pour avoir osé paro­dier L’Heure des Pros et ensuite de l’é­vic­tion du jour­na­liste Sté­phane Guy qui lui avait appor­té son sou­tien occa­sion­nant pour la chaîne une condam­na­tion pour licen­cie­ment « sans cause réelle et sérieuse ». Côté séries, c’est le scé­na­rio ini­tial de Paris Police 1900, évo­quant la sépa­ra­tion de l’E­glise et de l’É­tat, qui a « fait long feu » et a subi une réécri­ture. Côté film, Grâce à Dieu de Fran­çois Ozon qui parle de pédo­cri­mi­na­li­té dans l’É­glise s’é­tait vu reti­rer ses finan­ce­ments. Une jour­na­liste avait alors témoi­gné dans les colonnes du Canard enchaî­né : « Avec Bol­lo­ré, tout ce qui tourne autour de la reli­gion ou de l’ho­mo­sexua­li­té, c’est com­pli­qué ». Ce n’est pas M. Bol­lo­ré qui la contre­di­rait, puis­qu’il a lui-même récem­ment affir­mé : « Je me sers de mes médias pour mener mon com­bat civilisationnel ».

Ain­si, s’il est un endroit où « On ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien faire », pour reprendre le man­tra Pas­cal Praud sur la chaîne CNews, c’est bien dans l’empire Bol­lo­ré. Mme la ministre, en réagis­sant à la sus­pen­sion du livre de Guillaume Meu­rice par Edi­tis, a dit sur le pla­teau de Quo­ti­dien le jeu­di 15 sep­tembre 2022 que c’é­tait « un groupe pri­vé qui a le droit d’é­di­ter qui il veut ». C’est occul­ter la situa­tion mono­po­lis­tique du groupe Bol­lo­ré, qui entre en ten­sion avec l’i­dée même de plu­ra­lisme, de diver­si­té et de créa­ti­vi­té. À l’heure où le ser­vice public de la culture se trouve atta­qué de toute part, doit-on s’at­tendre à ce que quelques oli­garques façonnent les ima­gi­naires sur la base de leurs idéo­lo­gies poli­tiques ? Elle lui demande ce qu’elle compte faire afin de régu­ler les effets per­ni­cieux de ces phé­no­mènes de concen­tra­tion qui favo­risent la cen­sure et entravent la liber­té d’expression.

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